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Epilogue (la forme de l’homme 9)

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  Pour combler les lacunes de ce texte, l’éclairer ou le rectifier, ce florilège de pensées, toutes issues de La philosophie chrétienne et orientale de l’art, de A.K. Coomaraswamy

   La plus noble fonction de l’art est  d’exprimer et de communiquer des idées.

   La conception antique de l’art cherche à conduire les hommes à la vérité.

   Pour le Moyen Âge, tout ce qui n’a pas été expérimenté ou aimé ne peut être compris.

   Pour l’œuvre à réaliser, l’artiste est une providence.

   L’artiste est anonyme car il est l’instrument du soi  

  Le rôle de l’art dans une société traditionnelle ne souffre aucune équivoque. Quand la création de tel ou tel objet a été décidé, c’est par l’art que l’on réalisera cet objet.

  L’art traditionnel ne fait pas de distinction entre le peintre ou le menuisier, il fait une distinction entre ce qui est fait avec art et ce qui est fait sans art.

   Chacun exercera le métier auquel la nature l’a destiné.

   Ce n’est pas en s’engageant dans un autre travail, auquel est attaché un prestige social plus ou moins grand, mais  dans la mesure où il approche la perfection dans son propre travail et comprend sa signification spirituelle qu’un homme pourra s’élever au-dessus de lui-même.

   La possession d’un bien qui n’est pas à la fois beau et utile est un affront à la dignité de l’humanité. Notre société est peut-être la première à trouver naturel que des choses soient belles et que d’autres soient utiles.

   C’est quand le créateur crée par vocation, et non quand il fait simplement un travail, que les prix des choses approchent de leur vraie valeur ; quand, dans ces circonstances, nous achetons une œuvre d’art qui a une finalité précise, nous en avons pour notre argent ; et dans la mesure où cette finalité existe, nous devons pouvoir payer pour l’art. Si tel n’est pas le cas, alors nous vivons au-dessous du niveau de vie humain normal.  

   Une industrie sans art fournit un certain nombre de produits nécessaires à l’existence : maisons, vêtements, poêle à frire, etc., mais ce sont des produits auxquels il manque les caractéristiques essentielles de ce qui est fait avec art, à savoir la beauté et la signification. Partant, nous pouvons affirmer que la vie des soi-disant civilisés ressemble plus à une vie animale et mécanique qu’à une vie vraiment humaine et que, à cet égard, la comparaison avec la vie des sauvages ne lui est pas favorable.

   Une société peut fonctionner harmonieusement selon un modèle durant des millénaires s’il n’y a pas d’interférence externe. Toutefois, le bien être de très nombreux peuples peut être détruit en une génération par le contact délétère de notre civilisation ; le marché local est inondé de produits de masse contre lesquels l’artisan ne peut lutter ; la structure vocationnelle de la société, avec son organisation corporative et ses différents niveaux d’artisanat, est minée ; l’artiste se voit privé de son art et forcé de se trouver un « emploi », jusqu’au moment où la société traditionnelle est industrialisée et réduite à la dimension d’une société semblable à la nôtre, une société dans laquelle les affaires priment sur tout. Est-il étonnant, dès lors, que l’Occident soit craint et haï par les autres peuples, pour des raisons politiques et économiques, certes, mais plus profondément et instinctivement pour des raisons spirituelles ?

   Nous en sommes arrivés à séparer travail et culture et à penser la culture comme simple distraction pour nos heures de loisir. Mais là où le travail lui-même a perdu son sens, la culture ne peut être qu’artificielle, comme les fleurs dans une serre ; si la culture ne se manifeste pas dans tout ce que nous faisons, nous ne sommes pas des êtres cultivés. Nous avons perdu cette volonté de vivre pour une vocation, dont Platon avait fait son idéal de justice.

   Supposer que l’art est l’apanage d’un homme exceptionnel – particulièrement de cet homme que nous appelons génie – est ce qu’il y a de fondamentalement faux dans ce que nous avons appelé l’illusion de la culture. On y opposera la conception authentiquement humaine qui considère que l’art est simplement la manière de bien faire les choses – symphonies ou avions ; en d’autres termes, que l’artiste n’est pas un homme exceptionnel, mais que tout homme est, d’une manière ou d’une autre, un artiste adroit et satisfait de lui quand il fait ou arrange telle ou telle chose conformément à sa constitution et à son habitude.

   Supposons que « la beauté concerne la connaissance » soit une affirmation vraie de tout temps. Est-ce qu’il en découle que pour être conséquent avec moi-même je doive décorer ma maison avec des moulures ? Ou que je ne puisse pas admirer un avion ?… Est-ce que cela implique une nostalgie du Moyen âge ? Si j’affirme que fabriquer avec art est humainement parlant supérieur à une industrie sans art, cela ne veut pas dire que j’imagine des chevaliers en armure. Si j’estime que fabriquer pour l’usage est mieux pour le consommateur que fabriquer pour le profit, cela ne signifie pas que nous devons fabriquer des antiquités. Si j’admets que la vocation est le fondement naturel du progrès individuel, ai-je nécessairement tord parce que cette position fut antérieurement soutenue par Platon et dans la Bhagavad Gita ?

 

  Et en complément (pour le plaisir)…

   C’est une société de travailleurs que l’on va délivrer des chaînes du travail, et cette société ne sait plus rien des activités plus hautes et plus enrichissantes pour lesquelles il vaudrait la peine de gagner cette liberté. Dans cette société qui est égalitaire, car c’est ainsi que le travail fait vivre ensemble les hommes, il ne reste plus de classe, plus d’aristocratie politique ou spirituelle, qui puisse provoquer une restauration des autres facultés de l’homme.

   Hannah Arendt, Condition de l’homme moderne 

 

   La dictature parfaite serait une dictature qui aurait les apparences de la démocratie, une prison sans murs dont les prisonniers ne songeraient pas à s’évader. Un système d’esclavage où, grâce à la consommation et au divertissement, les esclaves auraient l’amour de leur servitude …

  Aldous Huxley

 

   Nous tenons pour évidentes par elles-mêmes les vérités suivantes : tous les hommes sont créés égaux ; ils sont dotés par leur Créateur de certains droits inaliénables ; parmi ces droits se trouvent la vie, la liberté et la recherche du bonheur. Les gouvernements sont établis par les hommes pour garantir ces droits, et leur juste pouvoir émane du consentement des gouvernés. Toutes les fois qu’une forme de gouvernement devient destructive de ce but, le peuple a le droit de la changer ou de l’abolir, et d’établir un nouveau gouvernement, en le fondant sur les principes et en l’organisant en la forme qui lui paraîtront les plus propres à lui donner la sûreté et le bonheur.

   Déclaration d’indépendance des Etats-Unis

 

  L’homme est la fin essentielle de l’art

  Aristote

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Demain, aujourd’hui (la forme de l’homme 8)

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  Nous voyons combien diffèrent les modèles traditionnels et contemporains. Si le premier a prévalu pendant des siècles et même des millénaires, faut-il pour autant rejeter le second ? Pour le savoir, nous pourrions nous demander s’il est canonique. Cette question qui semble dater d’un autre âge est peut-être plus essentielle qu’elle n’y paraît. Notre société entretient-elle avec les archétypes une relation dynamique et féconde ? Est-elle en accord avec les processus vitaux ou est-elle au contraire discordante, délétère et créativement stérile ?  Car si tel était le cas, si son évolution était le résultat d’une erreur d’interprétation, on comprend qu’il faudrait revenir très loin en arrière, enjamber l’époque ou même notre civilisation pour puiser à d’autres sources d’inspirations.

  Cet ouvrage semble surhumain. Parce qu’il est difficile maintenant de ne pas regarder le monde en moderne et aussi parce qu’il serait très compliqué, pensons-nous, de déconstruire ce que nous avons élaboré en plusieurs siècles. La statue est trop immense. Mais avons-nous bien le choix ? Autrement dit qu’espérons-nous vraiment en bricolant notre système pour le rendre plus vivable ou habitable ? Cet entre-deux risque de nous donner des résultats très insuffisants, très provisoires et nous faire perdre un temps précieux.

  L’état en la matière a d’immenses responsabilités, mais peut-être n’en a-t-il pas pris la mesure. Il se veut garant des valeurs républicaines, il devrait être gardien des principes spirituels. Ce rôle lui incombe, et quand il sera prêt à l’endosser, nous pourrons vraiment parler de changement. Mieux, de révolution. Celles que nous avons connu en France, en Russie et ailleurs avaient tous ce point commun : elles étaient matérialistes dans la mesure où elles étaient subordonnées à des concepts sociaux. En ce sens, elles n’étaient guère révolutionnaires quand au fond, elles s’inscrivaient logiquement dans la lignée des Copernic, Galilée, Descartes, Rousseau puis Darwin dans le contexte politique, économique et idéologique de leur époque,  et en quelque sorte arrivaient à point nommé, tel un fruit mûr qui tombe de l’arbre.

  La vraie révolution ou la vraie rupture eut été un retour à l’art et à la vie de l’esprit. Elle reste à faire. Dès lors combien résonne cette formule attribuée à Malraux : Le XXIe siècle sera spirituel ou ne sera pas

  On comprend, si l’on adhère à cette idée, qu’il ne s’agit plus pour le bâtisseur d’avenir de se situer à droite ou à gauche – même si ces notions ont encore du sens – ou de jeter son ancre dans un idéal républicain, mais de réhabiliter au sein de l’espace public d’où elle a été évacuée, la forme spirituelle. Nous pourrions alors vraiment parler d’un changement de paradigme. Cet ouvrage, politique par excellence, se fera comme nous l’avons vu,  s’il est l’incarnation d’une grande idée, une image parfaite. Nos projets collaboratifs tels ceux qui déjà voient le jour un peu partout sur la planète en témoigneront. Veillons simplement  à ce qu’ils puisent leur inspiration dans la contemplation,  en un désir de progrès intérieur et en la conviction surtout que les changements dans le monde se feront à la mesure des changements en la personne. Tel est la clé, nous insistons, que ne saurait ignorer le bâtisseur : il ne s’agit pas de changer la société mais de changer les hommes. Si cette tâche lui parait illusoire ou trop difficile, alors gageons qu’il reproduira, malgré sa bonne volonté militante et ses efforts écologiques, cette fatalité qu’il trouve en son cœur. Demain sera l’incarnation de nos concepts et de nos pensées actuelles. Dès lors, nous comprenons combien il est important de soutenir aujourd’hui cette idée d’une humanité responsable ou éveillée, et de rechercher les structures qui puissent l’étayer.

  L’idée assez répandue que les choses vont se faire par la base est sans doute erronée ou pour le moins incomplète, car si celle-ci reste confinée dans les préjugés de son époque, profondément marqué par le matérialisme ambiant, désorientée par l’idéologie, elle risque fort en voulant faire bien de faire mal,  comme avant elle tant de générations bien intentionnées. L’éclairage, oui, dont nous avons besoin vient d’en haut. C’est pourquoi paraît-il tellement important de se poser la question de la lampe. Celle-ci toutefois a besoin de nos aspirations, et c’est ici en effet que la base joue et devra jouer un rôle de première importance. Plus l’appel est puissant, plus vite et plus résolument vient la réponse. 

  Alors bien sûr le bâtisseur aujourd’hui ne s’intéresse guère à la forme du gouvernement ou à la forme de l’homme. Pour changer ce monde, il cherche plutôt des solutions de son temps, tout imprégné de valeurs solidaires, d’idéal démocratique auxquels se mêle il est vrai, et peut-être toujours plus, l’intuition d’œuvrer à la terre où à un métier par l’art. Pour un jeune vivant en ce XXIe siècle, tout cela doit s’imbriquer. Des idées contemporaines auxquelles se mêlent les idées traditionnelles. C’est plutôt bon signe, les anciennes racines sont encore vivantes. Mais en même temps, la posture parait inconfortable et il devra sans doute choisir entre engagement social et réalisation par l’art – même s’ils ne sont pas incompatibles – en se rappelant peut-être que dans une société traditionnelle orientée vers la vocation et guidée par la beauté, il y a aussi et nécessairement  justice sociale  et des médiateurs pour la faire respecter.

  Reste à présent la question du comment. Comment aller ou revenir vers une société stimulée par des principes vitalisants ? Ce texte bien sûr n’y répond pas. Il donne une direction et propose une destination – ce n’est pas si mal, si on veut aller quelque part –  mais ne fournit pas vraiment le moyen de transport. Or, bien sûr, ce point aussi est des plus importants. Comment passer du monde d’aujourd’hui au monde de demain en faisant le moins de casse possible ? Nous faisons en ce moment nos premiers pas dans une crise dont l’ampleur, nous promet-on, sera exceptionnelle. Et déjà nous voilà tiraillés entre peur et espoir. Peur de la récession et de ses conséquences que sont les faillites, le chômage, l’austérité ; espoir de changement. Nous pensons relance par nécessité et en même temps, nous ne voulons plus de ce monde.

  En fait, cette crise nous montre combien nous sommes peu préparés à  y répondre, sinon en agissant sur les corps par les corps. En l’occurrence par de l’endettement. Nous fabriquons artificiellement de l’argent – qu’il faudra tout de même rembourser par du travail – pour l’injecter dans le circuit économique, sans vraiment savoir si tout cela est foncièrement légitime, c’est-à-dire en accord avec le principe même de l’échange. Et acceptons ce fait parce que nous y sommes habitués et surtout parce que l’aide aujourd’hui ne peut venir que des banques. Quelle ironie !

  Dans une société responsable, il eut été possible de ralentir et d’être solidaire autrement  que par l’argent. Lorsqu’en temps de crise chacun accepte de partager et d’adapter ses besoins ou son activité aux  ressources disponibles au nom d’une fraternité commune, il devient plus facile de réguler les échanges et d’éviter les pénuries ou le dénuement. Nous n’en sommes pas là. Dans une société de consommation où le profit particulier l’emporte sur l’intérêt collectif,  l’argent dont la fonction première est d’entretenir un système et ses hiérarchies, devient aussi l’outil de la solidarité. Il se substitue alors à l’entraide cordiale et surtout nous rend tributaire d’une manne qui freine considérablement les changements espérés. Il parait difficile aujourd’hui de cautionner une réduction du PIB ou encore de demander à un pilote d’avion de se transformer en paysan ou à une agence de voyage de se convertir en AMAP.  Nous le comprenons parfaitement, mais comprenons aussi que c’est l’écueil sur lequel nous risquons de nous échouer. Nous ne sommes pas adaptables.

  Mais alors que faire ? Que faire pour  passer de la guerre économique à la coopération ? Que faire pour mettre fin à la rivalité entre les peuples et entre les gens ? Comment faire pour changer l’offre actuelle faite aux jeunes ? Comment instaurer une gouvernance foncièrement préoccupée du bonheur et de l’épanouissement de chacun ? Que faire en réalité pour passer des procédés de l’avoir aux valeurs de l’être ? Nous sommes un peu, il faut bien le dire,  dans la situation de quelqu’un qui, parce qu’il n’a pas le choix ou parce qu’il est coincé, s’en remet aux événements ou au sort pour se tirer d’affaire. Triste impuissance. On nous annonce des tempêtes, des secousses  toujours plus violentes, et en effet il sortira bien un jour quelque chose de tout cela. Mais à quel prix ? Annick de Souzenelle parle de ces contractions qui précèdent les naissances. Cette crise en serait une, une première en annonçant d’autres plus vigoureuses… avant la délivrance. Ce regard donne à espérer. Sans doute parce que nous peinons à croire désormais en un règlement à l’amiable de la situation. Mais déjà,  et peut-être à cette fin, pouvons-nous emprunter un chemin d’art et aspirer à une gouvernance idéale. Ceci n’est pas rien. Ceci est même très exactement le début d’une création, un préambule à l’Utopie, et notre meilleure façon peut-être de rentrer en dissidence.

 

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Forme et gouvernance (la forme de l’homme 7)

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  La forme de la société et la forme du gouvernement vont toujours ensemble. Terre et roi ne font qu’un. Telle est la révélation faite à Perceval. Une terre, un roi ! La royauté en occident trouvait sa forme parfaite dans le mythe des chevaliers de la table ronde et dans la quête du graal, l’élite athénienne trouvait dans l’idéal démocratique la possibilité de s’élever par l’intendance de la cité. Alors bien sûr, le modèle féodal  a été largement détourné ; les grecs, pour s’extraire des contingences et s’acquitter de leur noble mission ont eu recours aux esclaves ; et pendant que certaines civilisations privilégiaient, sous la tutelle d’une philosophie pérenne, la tempérance et la modération, d’autres lâchaient la  bride à la convoitise. Mais le fait est que la forme au début était toujours la même : une société idéale au sein de laquelle le gouvernement jouait le rôle de veilleur et d’inspirateur.  Le roi philosophe de Platon,  le roi Arthur,  le chef indien, le vénérable, le sage, l’initié, tous sont des maitres artisans, des artistes en leur matière, tous connaissent l’art de gouverner qui n’est autre que l’art d’insuffler en chacun de la conscience par un art de faire.

  Cette forme a prévalu jusqu’au XVIIIe siècle. Les révolutions populaires, l’instauration des premières républiques, la colonisation l’ont presque détruite.

Le gouvernement par le peuple. C’est là un véritable tournant en matière de gouvernance. Plus immense peut-être qu’on ne l’imagine. On y voit la fin de la royauté. Peut-être y avait-il davantage encore : la fin de la forme traditionnelle et son remplacement par une autre.

  Et quelle est-elle cette nouvelle venue  qui est encore l’image idéologique dans laquelle nous puisons pour penser le monde d’aujourd’hui et surtout pour imaginer celui de demain ?  Eh bien, elle considère  que ce n’est plus à un élu par le haut, à un cénacle de preux chevaliers, une assemblée de sages, un artiste,  un maitre artisan, , mais au peuple (qui lui-même n’est pas initié) de gouverner par l’intermédiaire de ses représentants ; et elle considère  que ce n’est plus par l’art que la société va trouver sa cohésion, en mettant le métier au cœur de l’activité économique et le symbole  au centre des pratiques quotidiennes, mais par l’instauration d’une morale sociale. Par celle-ci, la communauté va acquérir sa raison d’être et trouver sa légitimité en des principes égalitaires, libertaires, fraternels. Telle est la nouvelle donne que l’on peut lire dans nos déclarations des droits de l’homme. A la place d’un droit à l’art, on instaure dans la forme des principes non traditionnels, mais humanistes. La justice pour tous, une égalité des chances, la liberté d’expression.

  La différence en réalité est énorme, colossale. La proposition en fait n’est plus du tout la même. D’un côté, la gouvernance propose une voie de réalisation personnelle, de l’autre, elle garantit des droits, d’un côté, elle offre la possibilité d’entreprendre une quête par l’art, de l’autre, elle organise un parcours sociétal, d’un côté, elle recherche et  libère le talent, de l’autre, elle se fait pourvoyeuse d’emploi, d’un côté, elle permet le ressourcement par le métier, de l’autre, elle provoque l’épuisement dans le travail (et l’effondrement dans les heures de loisir).

 Oh, on peut comprendre les révolutions, elles sont l’aboutissement d’une longue dégénérescence et perversion de la forme dans le temps historique, mais on peut aussi comprendre que cette révolution s’est faite sur un mode réactif. Au lieu de vouloir réinstaurer la forme dans son intégrité, elles ont, poussées bien évidemment par les idées de leur temps, renversé la table pour instaurer en remplacement du vivre ensemble traditionnel,  un concept séditieux : le sentiment au fond que l’homme n’est pas capable de vivre en paix avec ses semblables. Nous serions les uns contre les autres comme l’affirment Marx et beaucoup d’autres De fait, nous croyons profondément que tout modèle qui ne serait pas démocratique irait contre les intérêts du peuple. C’est pourquoi défendons-nous envers et contre tout notre système politique. Parce que la lutte des classes ou la lutte pour l’argent sont désormais inscrites dans l’image originelle. Nous ne l’avons pas vu car  les inégalités avant la révolution étaient déjà flagrantes. Mais dès lors, comment faire pour incarner l’Utopie, si dans la forme même il y a la  guerre ?

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Art et gouvernance (la forme de l’homme 6)

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  Gouverner c’est assurer la pérennité, la vitalité et les équilibres d’un modèle politique, économique et social en produisant notamment des lois puis en veillant à leur respect. Notre modèle est à la fois démocratique et libéral.  Autrement dit, il doit composer avec les valeurs républicaines inscrites aux frontons de ses institutions et  une manière de produire, d’échanger, de consommer, issue d’une doctrine capitaliste. L’exercice est périlleux, mais se règle généralement par une sémantique appropriée.

  Bien sûr il existe d’autres modèles politiques : oligarchie, monarchies, théocratie… et en termes d’échanges, une grande variété de nuances, allant du libéralisme pur et dur au socialisme  radical, ou encore des formes modernes à la forme traditionnelle.

  Mais dans tous les cas, la manière dont on produit et distribue dans une société induit aussi la manière dont elle se comporte. Recherche-elle le beau et le bien commun? La quantité pour tous et le profit maximum pour quelques-uns ? Est-elle dans l’être ou dans l’avoir ?  Telles sont en effet les questions  qui se résolvent par l’observation du modèle économique.

  Le métier. Celui qui l’exerce dans les règles de l’art, c’est-à-dire l’artiste artisan, a d’abord été apprenti puis compagnon s’il appartient à une certaine confrérie. Il a cheminé et passé  beaucoup de temps pour apprendre les justes gestes. L’orfèvre, le bâtisseur, le paysan, le boulanger, qu’ils soient hommes ou femmes, tous ont acquis par l’expérience la dextérité et surtout tous sont animés par un idéal de perfection. Car il faut du cœur, plus qu’on ne l’imagine peut-être, pour tendre vers la beauté, il ne suffit pas d’être doué pour faire rayonner la matière, il convient en même temps de l’emplir de sa propre lumière afin qu’elle rayonne à son tour dans le monde. Une œuvre réalisée par l’art aussi modeste soit-elle remplit cette fonction, elle est pleine de nous-mêmes et de fait devient messagère de notre idéal.

  Oui, il faut du temps pour arriver à cette maîtrise, une totale sincérité, de la loyauté, du courage, de la patience, de la détermination, de l’obstination peut-être. Un métier, ce n’est pas rien, et ce n’est certes pas comme un emploi (même si l’on y met de la conscience professionnelle), l’engagement est d’une autre nature. Rentrer dans cette dimension compagnonnique, c’est aussi se mettre en route, l’outil à la main, et aller son chemin de connaissance en sachant que l’on ne cessera plus jamais de marcher, en comprenant que ce parcours sera probablement interrompu avant son terme par l’âge et l’usure des forces. Car il n’y a pas vraiment de fin à cette quête de perfection quand on n’est pas élu.  Mais peu importe. Quel chemin ! Quel horizon est-il proposé à celui-là qui entre dans le métier ! Quelle générosité dans cet art de faire en faisant fi du temps et des obstacles ! Qu’importe s’il faut des jours, des semaines pour concevoir un objet. Qu’importe s’il faut cent ans pour construire une cathédrale, pourvu qu’elle soit belle !

  Alors bien sûr, il faut vivre, manger, se loger, se soigner, mais tous ceux engagés dans un tel projet sont d’accord sur ce point, et l’organisation de leur communauté se fait en fonction de ces contingences et autour de cet objectif : faire beau, bâtir une cathédrale, organiser un vivre ensemble. C’est cela, traditionnellement, faire société. Lorsque chacun accomplit ses tâches et remplit sa mission au sein d’un projet collectif et autour d’une grande idée, lorsque tous participent à l’harmonie du groupe en œuvrant par l’art et pour l’art, il y a société oui, cohésion et cohérence.

  Image d’Epinal, Utopie. Peut-être. Le moyen âge n’était certes pas un monde idéal, il a été brutal à bien des égards,  la Grèce antique ou la vieille Egypte aussi.  Et les peuples premiers ont souvent guerroyé.  

  L’homme est ainsi fait. Précisément parce qu’il est homme. A sa décharge, rappelons que cette conscience particulière qui est son dû est aussi sa charge. Si son attitude est inconséquente, s’il est un des seuls organismes sur cette planète à saccager l’environnement dont il a besoin pour vivre, il est peut-être aussi le seul à porter ce fardeau de la responsabilité qui contribue tellement à le rendre déraisonnable. Fardeau qui est sa chance, mais aussi celle de la planète, de la gent animale ou végétale qui aujourd’hui souffre considérablement à cause de lui.

 Nous pensons, au regard de ce qui se passe aujourd’hui, que la nature pourrait très avantageusement se passer de nous, il se pourrait tout de même qu’un homme enfin réveillés de ses songes devienne, en conscience, le gardien de cette planète, un peu comme un jardinier  qui aide ses plantes, ses légumes, son petit microcosme à se développer harmonieusement en aidant les uns et les autres et en favorisant des synergies. Image d’Epinal, là encore, image un peu folle.  

  Pour y arriver, nous avons l’art, et peut-être n’avons-nous que cela. L’art en accord avec les principes de création. Imaginer la forme de l’homme, concevoir l’Utopie. Le reste est question de savoir faire,  d’élan ou de ferveur.

  Platon nous enseigne que l’imparfait ne peut produire du parfait. Tenter d’améliorer la société en rectifiant ses travers, c’est partir de l’imparfait ; incarner une forme, c’est partir du parfait. Un potier ne saurait travailler ou retravailler sa matière s’il n’a pas l’image  idéale,  un musicien ne peut composer que s’il entend la musique.

Ne nous méprenons pas, cette forme de l’homme, responsable et altruiste n’est pas juste une image sainte. C’est un corpus assez complexe, une équation ardue, une théorie épineuse que l’on doit incarner. Et ce travail n’incombe certes pas à l’apprenti ou au néophyte, mais au maître, car il convient de connaître parfaitement les contours et les détails de cette forme, puis de posséder le métier pour l’incarner en accord avec cette mimesis chère aux grecs ou cette genèse des êtres et des choses chère à la tradition chrétienne.

  Mais alors, quel serait l’artiste capable de concevoir l’homme et la société de demain ? Et surtout de l’incarner ? Un philosophe ? Un philosophe tel Socrate qui prodiguait l’art d’accoucher, Diogène ou, plus près de nous, Spinoza dont la vie était en accord avec ses idées ?  Un sage, un avatar, enfin quelqu’un de cette envergure ?  Sans doute, parce qu’on ne peut incarner que ce que l’on connait soi-même. Posséder la forme, connaître le procédé.

  La charge existe déjà – ou plutôt aujourd’hui, l’emploi –  car faire société est le travail des politiques. Ce sont eux qui font les lois, conduisent les réformes, induisent les mutations, s’occupent d’éducation et entretiennent l’idéologie.  Bien sûr, ceux-là ne sont pas des rois philosophes et leurs assemblées ne ressemblent guère  à ce gouvernement par les meilleurs défendu par Platon. Mais alors, comment se fait-il que nous n’ayons pas cette exigence ? Ne serait-ce pas là pourtant une revendication  essentielle ? D’autant plus que nous y aspirons tous, presque tous, nous aimerions voir des femmes ou des hommes de cette envergure à la gouvernance, c’est un rêve que nous caressons, mais c’est un rêve aussitôt effacé par le principe de réalité. Parce que dans la vraie vie ça ne marche pas comme ça. Et que faisons-nous alors ? Nous effaçons la forme, sans même nous en rendre compte, et  de fait ôtons à ce rêve toute chance de s’incarner.  Principe de réalité oui,  travail de sape.

  Mais comme nous sommes généralement de bonne volonté et souhaitons améliorer nos conditions de vie, et celles des autres, nous contribuons quand même. En manifestant, en partageant, en participant à des projets solidaires, éco responsables, en consommant local, en mangeant bio, en faisant un potager, en recyclant, en nous préoccupant  de la condition animale, en ne prenant plus l’avion ou en faisant du covoiturage. Nous faisons tout cela parce que c’est notre recours. C’est typiquement notre recours d’homme moderne devenu sourd au langage de la tradition. La question est alors la suivante ? Toutes ces mesures sont-elles créatives ?

  Un vieil adage un peu mystérieux nous dit que les corps n’ont pas d’action sur les corps. Les véritables transformations se feraient grâce, et seulement grâce, à ces substances que l’on appelait au  Moyen Âge esprit. Une matière réduite en poudre change d’aspect mais conserve ses propriétés, un mélange de bleu et de rouge donne juste l’illusion du violet, le sucre dissout dans notre tasse à café reste du sucre. En revanche si l’on verse sur de la soude de l’acide chlorhydrique on obtient de la matière recombinée, du sel et de l’eau ; pour fabriquer de la matière organique la photosynthèse utilise la lumière, et nous-mêmes parvenons à changer ou à évoluer par des suppléments de conscience. C’est toujours par le haut qu’arrive le changement, c’est en mettant de l’esprit dans les choses qu’on les transforme. 

  Que faisons-nous lorsque nous adoptons des attitudes responsables ou écoresponsables ?

  Si par exemple nous décidons de créer une petite entreprise pour fabriquer des vêtements à partir de tissu conçus localement, artisanalement, équitablement, agissons-nous sur les corps par les corps ou sur les corps par l’esprit ? Cette question paraît des plus oiseuses. Qu’importe au fond si le résultat est avantageux pour la planète et la société. Réponse de l’homme moderne. 

L'écoute

Photographie : Erinbetzk

  Je me souviens d’un film : Mère Teresa, l’histoire de sa vie. Après des débuts chaotiques et de grandes batailles, elle était devenue célèbre et les dons affluaient de toutes parts. Il fallut rationnaliser tout cela, et l’entreprise fut remise entre les mains de gestionnaires. On construisit de beaux bâtiments, des bureaux,  des salles de réunions avec des machines à café, un décor contemporain, bref un lieu pour élaborer des stratégies financières, trouver les bonnes formules ou les bons placements afin d’augmenter la manne.

  Mère Térésa comprenait très bien le sens de tout cela et savait que les frais engendrés par une telle organisation étaient peu de chose en comparaison des bénéfices générés et distribués au plus démunis. Pourtant elle vivait mal cette situation et ne pouvait, après avoir partagé tant de misère, boire son café dans ces gobelets jetables sans états d’âme. Alors elle décida, en dépit du bon sens, de retrouver l’esprit des débuts, le souffle d’antan en  retournant dans la rue pour recréer les bases d’une relation dynamique, profonde et créative.

  Je me souviens aussi de cette histoire (mais où l’ai-je lue ?) Quelque part en Afrique, les paysans d’un village utilisèrent la poudre des blancs pour obtenir de meilleurs rendements agricoles, et en effet les récoltes furent plus abondantes, ils allaient faire des réserves, la vie serait moins précaire. Tels furent leurs arguments auprès du vieux sage pour le persuader d’adopter le procédé. Mais celui-ci s’y opposa,  un peu comme Mère Térésa qui finit par refuser des dons. Pour les mêmes raisons sans doute, la même défiance face à l’esprit pratique. Ces deux là croyaient aux liens entre les êtres et les choses. Lien amoureux au Soi, aux autres et à la vie.  Le reste, forcement vient en surcroît. Le reste est juste une question de gravité. Ces deux-là savaient qu’il ne suffit pas de manager le monde à des fins philanthropiques pour le rendre meilleur. Les corps n’ont pas d’action sur les corps.  En toutes choses prévaut l’esprit.  

  Pourtant l’histoire au début est toujours belle… les engrais qui augmentent la production, les pesticides qui sauvent les récoltes, les machines qui allègent le travail. Mais sa fin est généralement décevante. Parfois accablante: l’aliénation aux multinationales, la monoculture et la précarité alimentaire, la surconsommation d’eau, l’appauvrissement des sols, l’épuisement des ressources, la dégradation de l’environnement, la destruction de la biodiversité, le deuil du métier, la maltraitance animale, un paysan malheureux.

  Au début, on a l’usine qui fabrique plus vite et moins cher, le confort, la télé, le chauffage central, des biens de consommation pour tous, et à la fin, une planète archi pillée, des déchets ingérables, des emplois dégradés. Au début, on a le moteur à combustion, le béton armé, le goudron, le plastique, les produits chimiques, à la fin, un monde à l’agonie. 
  Aujourd’hui, on a la High Tech, l’avènement du robot, une surveillance renforcée, on nous promet la fin des maladies, une plus grande longévité, un homme augmenté, un physique ou même une personnalité à la carte… Les faits sont têtus.

  Tous ceux qui s’interrogent sur la manière de changer le monde devraient avoir cela en tête: ces histoires se terminent mal.  

  Alors bien sûr, parmi nos bâtisseurs d’avenir, parmi les jeunes notamment engagés dans la reconstruction de la société il y a un peu ces deux-là : les managers et les artistes, les pragmatiques pour lesquels nécessité fait loi, les pragmatiques qui essayent de réparer ce monde comme ferait un mécano avec des pièces de rechange, et les spirituels guidés par leurs amours, mus par leur admiration : de modestes paysans peut-être ou de simples artisans, soucieux de la beauté et de sa préservation, en empathie avec la vie forcément, qui sans le savoir peut-être œuvrent par l’art.

  Les seconds ont tellement plus raison que les premiers, même si on a l’impression que leur impact sur le monde est dérisoire, même si on ne comprend pas toujours ce qu’ils sont en train de préserver. Lucioles pour les temps à venir. Ceux-là seulement connaissent le passage vers un monde meilleur. Parce qu’ils ne sauraient défigurer un paysage ou mettre en balance la nature et les impératifs économiques ou imaginer qu’il suffit de réguler les banques ou d’interdire certaines pratiques pour sauver la planète. Tout se tient : amour, conscience et action, telle est leur science. Et si nous ne les écoutons pas, il est à craindre que nous échouerons et serons dans cet éternel recommencement, piégé dans la matière comme le furent au XXe siècle nos aïeux.

  Pour dénoncer  ce monde qui ne tourne pas rond, nous avons trouvé nos responsables. Ce sont les méthodes capitalistes, la recherche du profit maximum, les outrances financières. Enfin toutes ces dérives que nous imputons aussi à la nature humaine, sans vraiment dénoncer le vrai coupable, sans mettre le doigt sur l’arme du crime. Le capitalisme pourtant et ses avatars ne sont que les chiens fous de celle-là : cette pensée moderne issue de l’humanisme renaissant qui a cru pouvoir se passer de cet art de faire qui prévalait encore au XIIIe siècle sous nos latitudes. Cette raison pratique que l’on ne voit jamais au banc des accusés, expression elle-même  de la doctrine matérialiste.  

  Qu’y a-t-il pour remplacer le capitalisme ? C’est une question apparemment très sérieuse sur laquelle beaucoup de gens compétents  planchent… sans trouver de solution. Apparemment, on ne sait pas. Il y aurait là comme une immense difficulté intellectuelle.  Parce qu’évidemment on ne veut pas non plus retourner aux vieilles théories marxistes. Alors bien sûr, on aspire à un monde respectueux de l’environnement où l’on partagerait aussi plus équitablement les richesses. Mais dans quel contexte ? Libéral encore, envisagé dans le cadre d’une économie verte,  une sorte de monde concurrentiel avec des matériaux et des énergies propres ? Croissant pour  générer l’indispensable prospérité ? Décroissant en considération des ressources limitées et de la pollution engendrée ? 

  Et si nous ne posions pas les bonnes questions ? Et si nous avions les plus grandes difficultés à réinventer le monde, précisément  parce que nous voulons agir sur les corps par les corps ?

  Alors certes, nous avons des idéaux, des valeurs, égalitaires, solidaires, démocratiques, telles sont les briques qu’utilisent les bâtisseurs d’avenir, c’est à partir d’elles que nous pensons la société. Parce que, pour la plupart d’entre-nous, il n’existe  que celles- là, il faut bien le dire, en ce XXIe siècle. Des briques et des valeurs sociales. 

  Coomaraswamy nous tend une perche : L’homme qui se consacre à sa vocation trouve sa perfection…  Cette manière de vivre, notre civilisation la refuse à la plus grande majorité des hommes et à cet égard, elle est nettement inférieure aux sociétés les plus primitives et les plus sauvages auxquelles on l’oppose généralement. (…) Celui qui a une vocation précise fait ce qu’il aime vraiment le mieux ; dès lors, s’il est forcé par les circonstances à faire un autre travail, il sera malheureux, même si ce travail est bien rémunéré. La vocation, que ce soit fermier ou architecte est une fonction. C’est en exerçant cette fonction que l’homme parviendra à s’accomplir spirituellement et qu’il pourra mesurer sa valeur par rapport à la société. (…) Ce qu’un syndicat devrait demander à tous ses membres, c’est de se réaliser en tant que maître. Plutôt que de demander le droit de moins travailler, de pouvoir changer de travail ou d’avoir une part plus grande des miettes qui tombent de la table du riche(…) L’exploité ne devrait pas diriger son ressentiment exclusivement contre l’inégalité sociale ; il devrait aussi le diriger contre l’état d’irresponsabilité dans lequel le cantonne le système industriel de production par le profit. Il doit se rendre compte que la question de la propriété des moyens de production est une question de signification spirituelle avant d’être une question de justice ou d’injustice économique.

 Ce regard au passage sur les peuples indigènes, qui avait presque disparu. Il est en train de réapparaitre, nous commençons à comprendre que les Massaïs, les zoulous, les aborigènes, les bédouins… ont tellement à nous apprendre ou à nous réapprendre sur l’art de vivre. Et surtout que nous les avons mal jugés. La déclaration, vraie ou supposée, du chef Seattle en réponse au gouvernement américain qui voulait acheter la terre indienne résonne comme un bréviaire de ces traditions: Nous savons que l’homme blanc ne comprend pas nos mœurs. Une parcelle de terre ressemble pour lui à la suivante, car c’est un étranger qui arrive dans la nuit et prend à la terre ce dont il a besoin(…) J’ai vu un millier de bisons pourrissant sur la prairie, abandonnés par l’homme blanc qui les avait abattus d’un train qui passait. Je suis un sauvage et ne comprends pas comment le cheval de fer fumant peut être plus important que le bison que nous ne tuons que pour subsister (…) Nous savons au moins ceci : la terre n’appartient pas à l’homme ; l’homme appartient à la terre. Cela, nous le savons. Toutes choses se tiennent comme le sang qui unit une même famille. Toutes choses se tiennent. Tout ce qui arrive à la terre, arrive aux fils de la terre.

 Déclaration dont la fin parait prémonitoire,  prophétique : Cette destinée est un mystère pour nous, car nous ne comprenons pas lorsque les bisons sont tous massacrés, les chevaux sauvages domptés, les coins secrets de la forêt chargés du fumet de beaucoup d’hommes, et la vue des collines en pleines fleurs ternie par des fils qui parlent. Où est le hallier ? Disparu. Où est l’aigle ? Disparu. La fin de la vie, le début de la survivance.

                                      Chef Seattle, 1854

 

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Le symbole (la forme de l’homme 5)

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  L’art concerne la faculté de connaissance, nous dit Thomas d’Aquin. L’art pour se regarder en Face. Rencontre avec le Soi avant ce passage du temps qui brouille l’image et parfois la déchire. Il suffirait alors de contempler,  de se rendre dans un musée, au sein  de la nature, côtoyer la beauté partout où elle se trouve, il suffirait de la fréquenter tel un amant assidu et pressant. Trop simple sans doute. Nous manque-t-il l’innocence ? Est-ce pour suppléer cette carence que l’objet selon la tradition se conforme à un symbolisme particulier ? Ou jaillit-il dans le regard et le geste comme une évidence ?

  Chez les peuples premiers, l’habitat, le mobilier, les vêtements, leurs couleurs, les bijoux, tout fait sens, tout nous parle le langage des dieux. Chaque activité même a une portée symbolique et de fait est ritualisée. La forge est l’outil du forgeron mais aussi du démiurge qui utilise le feu de la création, le métier à tisser, navette, fils, fuseau, représente le système du monde, et la tisserande en fabriquant ses étoffes reproduit la geste de l’univers.

  Si l’iconographe empreint de son orthodoxie représente le Christ bénissant de sa main droite, ce n’est certes pas parce qu’il a été établi historiquement que Jésus de Nazareth était droitier. Et si le Parthénon a été construit au nombre d’or, n’y voyons pas une fantaisie d’architecte.

  Par ailleurs, un objet s’il doit être beau  doit en plus posséder les attributs en conformité avec sa nature. Il ne saurait être feu ou eau,  yin ou yang, phallique ou matriciel sans en même temps s’inscrire dans la forme adéquate. Tout est correspondances intimes, ne pas les respecter reviendrait à briser l’harmonie.  

  Ainsi, si pour l’artiste la beauté est le premier pilier de la connaissance, ce langage des dieux en est le second. L’un et l’autre supportant un même édifice et unissant leur force pour nous instruire.

 

 

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Amour et beauté (la forme de l’homme 4)

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  L’artiste artisan de la tradition a pour vocation de faire beau et utile à la fois. L’idée d’un art pour l’art lui est complètement étrangère en ce sens où il n’y a qu’un art, un art de vivre,  qui se décline au quotidien par un art de faire. Par son activité, il se met au service de la collectivité en faisant sa part, et de lui-même en trouvant dans son ouvrage les ressources matérielles et spirituelles dont il a besoin. Pour lui, il est impensable de  produire un objet qui  ne soit qu’utile, car il ne saurait y avoir de bon usage sans art. Et moins encore un objet  qui soit inutile ou purement ornemental car l’art traditionnel est toujours ordonné à une fin particulière.

  La beauté, de son point de vue, est un don spirituel. Elle est considérée comme un intermédiaire entre la source de toutes choses et les apparences de ce monde, les cieux et la terre, elle se situe à la fois dans l’intelligible et  le sensible, et est en ce sens éminemment symbolique. Elle est même le symbole par excellence. Une personne qui œuvre à la beauté se rapproche de son ciel. On comprend dès lors pourquoi son quotidien peut être scandé par cet art de faire beau ; scandé, autrement-dit ritualisé afin de réactualiser par les gestes et dans la gratitude ce pont entre le permanent et l’impermanent.

  Rappelons au passage que l’intellect ou l’intelligence tels qu’on les définit aujourd’hui ont peu de rapport avec l’intelligible, ils en entravent même l’expression quand ils se mêlent de l’expliquer, car le véhicule idoine pour en témoigner est l’amour. Et plus exactement, s’agissant de la Beauté, ce sésame qu’est l’admiration. 

  L’amour pour se rendre en Beauté. La tradition a coutume de représenter l’homme selon des modèles cabalistiques,  des cercles concentriques parfois, au centre desquels se trouve notre essence la plus pure, et à la périphérie, ce monde  que nous avons sous les yeux. Et quelque part entre les deux, la beauté archétypale. Cette représentation révèle déjà un chemin d’art. Cette rencontre avec la beauté par l’amour permet de voyager à travers les couches de l’être et d’approcher  notre centre vital. 

Nous peinons aujourd’hui, tout imbus de notre science anatomique, à la considérer avec sérieux, de même que nous trouvons archaïque cette représentation géocentrique de l’univers précisément parce que nous l’observons désormais depuis son cercle périphérique. Telle est notre science qui comme saint Thomas ne croit que ce qu’elle voit. Nos théories relativistes ou quantiques cependant qui explorent à leur manière, dans l’infiniment petit ou l’infiniment grand, les secrets cachés dans le temps et l’espace,  pourraient bien se conformer elles aussi –  sans le savoir encore –  à ces modèles très anciens.

L’amour jaillit toujours d’une rencontre. L’amour de la beauté jaillit à la contemplation de notre image. C’est toujours dans un miroir que l’on se reconnait : la grâce d’un objet, une musique, une saveur, autrui. Rencontre bouleversante avec la splendeur. Ce n’est pas nous, bien sûr, qui sommes révélés, nous tels qu’on se voit dans la glace au petit matin, fardés et prêts à affronter le monde ; ni même nous, derrière l’image, quelque part entre peur et espoir, mais nous le radieux, dans toute notre majesté. Oui, telle est vertu de l’amour : il peut nous emmener en beauté. Et telle est la vertu de la beauté par l’amour.

  On comprend dès lors la responsabilité de l’artiste : entretenir le gué, se faire passeur ; nous transporter d’une rive l’autre.

La connaissance ce n’est peut-être que cela : la découverte d’une nouvelle rive en nous. Ou peut être est-ce le moment qui la suit immédiatement quand on devient capable de la nommer. Tout autre savoir aussi prestigieux soit-il, tout autre savoir qu’un ordinateur notamment pourrait consigner, est de l’encyclopédisme.

 

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Art et métier (la forme de l’homme 3)

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  Lorsqu’un artiste a une inspiration, celle-ci se manifeste dans son esprit par une forme. Pour le peintre ou le sculpteur, c’est  une image, pour le musicien, un air, pour le philosophe, un concept, pour le boulanger, une saveur. Une forme donc – dont les contours peuvent être précis ou flous – qu’il devra ensuite rendre visible, audible, perceptible, en l’incarnant sur ou dans le support adéquat, le plus fidèlement possible. La forme est la perfection de la chose nous dit Coomaraswamy.  Quand à la réalisation, elle est servile, en ce sens où elle réclame une loyauté constante à l’œuvre qu’il faut accomplir.

  Avant la  Renaissance, on ne faisait pas de distinctions entre les artistes et les artisans. Il y avait juste des corps de métiers et au sein de ceux-là une hiérarchie de savoir-faire. A partir du quatrecento, on a commencé à encenser certaines personnalités particulièrement adroites, inspirées ou innovantes et de fait  amorcé cette séparation entre l’artiste et l’artisan qui nous est familière aujourd’hui. Cette brèche s’est élargie au fil du temps et plus encore au XIXe siècle avec l’avènement de la machine  et la généralisation de ce travail sans art dans les usines. L’artiste, en rupture avec ces modes de production a fait sécession, et s’est retranché dans un monde idéalisé, et éminemment romantique, pour continuer à faire de l’art pour l’art en excluant  de son cercle l’ensemble des travailleurs. Y compris l’artisan qui s’est vu confiné dans un travail, certes respectueux d’un savoir-faire ancestral, mais où l’inspiration ne prévalait plus. Et où son ouvrage même a fini par être subordonné à celui de l’artiste. La rupture entre le métier et l’art était consommée. D’un côté les créateurs, de l’autre la cohorte des travailleurs condamnés à produire des objets imaginés par les premiers. 

  Cette séparation s’est renforcée et même normalisée avec le temps tandis qu’on inventait  des procédés toujours plus efficaces pour optimiser le travail,  (ah, ces prouesses de langage !). Si bien que la plupart d’entre-nous avons fini par accepter le concept et assimiler cette nouvelle organisation du travail et cette nouvelle classification en nous situant hors de la sphère artistique. Nous ne serions pas des créatifs. Mais qui sommes-nous alors ? Et que nous reste-t-il ? Cette interrogation est des plus importantes, car si nous perdons notre capacité à créer, nous perdons en même temps notre capacité à nous créer ; si nous n’utilisons pas cette ressource qui permet de nous mettre en route par l’art et d’entreprendre notre quête initiatique de beauté, notre statut ne sera guère différent,  à la fin, de celui d’une machine.

 

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L’inspiration (la forme de l’homme 2)

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  L’inspiration est un phénomène des plus mystérieux. En fait, nous ne savons pas vraiment l’expliquer et notamment peinons à résoudre la question de la source. Pourtant, dès que nous prenons la parole et même pensons, nous sommes déjà inspirés dans la mesure où nous puisons spontanément à un vocabulaire qui vient. C’est un mécanisme naturel, tellement naturel en vérité, et aussi tellement mystérieux que nous ne cherchons pas généralement à comprendre son fonctionnement. Nous pensons sans y penser, et si parfois nous observons le phénomène, nous concluons assez rapidement que nous sommes à l’origine de nos pensées, et de fait en revendiquons la paternité, quelle que soit la nature de nos propos ou l’estime qu’ils nous inspirent.

  C’est pourquoi d’ailleurs prétendons-nous être les propriétaires de nos idées et les protégeons-nous parfois par des copyrights.

   Cette conception que nul ne songerait contester aujourd’hui semble pourtant rentrer en contradiction avec cette autre, défendue par une certaine tradition, qui prétend que les idées sont par essence libres de droit. Il est vrai que l’opposition n’est ici qu’apparente en ce sens où une opinion, une conviction, nos croyances, nos théories, dans l’esprit de Platon ne sont pas des idées.  

  Tradition. Le mot vient d’être lâché. De quoi parlons-nous ? De ces us et coutumes d’un autre temps ? En quelque sorte, si ceux-là sont soutenus par une doctrine immémoriale.

   Essayons de nous faire comprendre. Le philosophe grec, le moine taoïste, le Kabbaliste juif, l’iconographe chrétien, l’éleveur peul ou le touareg en ces itinérances (avant leur rencontre avec l’occident), qu’ont-ils en commun par-delà des représentations et des existences très différentes ? Eh bien, ils font tous usage de l’art – certes pas au sens où on l’entend aujourd’hui – pour se relier aux autres, à eux-mêmes et à la vie.

  Ce qui nous amène à la définition suivante : la tradition serait ce corpus dans lequel sont inscrits ou révélés en toutes langues le moyen, la fin et les procédés de l’art.

  Ainsi, nous serions à l’origine de nos pensées. C’est moi qui pense ! affirmons-nous sans l’ombre d’un doute. Mais sans tout à fait comprendre, il est vrai,  qui est ce moi  à la source de nos pensées ou  de nos aspirations, ce je  avec lequel on s’identifie si facilement. La tradition apporte des réponses. Selon elle, nos inspirations auraient un caractère transcendant (ou immanent), autrement dit,  nous puiserions dans un réservoir au-delà de nous-mêmes ; nos réflexions, nos idées viendraient d’ailleurs, tels des émissaires, délivrer leurs messages, et seraient en ce sens de nature spirituelle, manifestation même à des octaves différentes, dans ce matériau subtil de la pensée, d’un principe originel.

  Comme on le voit, cette explication ne résout pas le mystère, elle ne fait que le présenter autrement en plaçant la source en dehors de nous – et de fait, nous entraîne dans le domaine de l’intime conviction et celui très personnel des représentations. Nous serions reliés par la grâce des mots à une intelligence universelle. Ce point de vue doit nous paraître religieux. Il l’est dans la mesure où la religion – quand elle propose un chemin d’art –  procède de la tradition, mais il le dépasse, ou plutôt le contient comme une grande boîte contient une petite boîte.

  Voir les choses en mystique, se considérer comme de simples récepteurs, un peu comme nos ordinateurs finalement qui convertissent en images et en sons une information venue d’ailleurs, présente l’avantage de relativiser notre importance : notre éloquence, nos démonstrations ne seraient pas le fruit de notre intelligence, mais d’une intelligence dont nous serions les récipiendaires. Considération plaisante mais apparemment battue en brèche par les faits, car il faut bien en convenir,  l’inspiration pour la plupart d’entre nous vient d’un fond qui nous est personnel. En règle générale, quand on ne connait rien à la musique, on a très peu de chance de composer une symphonie pastorale,  et si nous sommes nuls en mathématique, nous n’arriverons probablement jamais à élaborer une formule du type : E=mc². Il faudrait donc,  tout de même, qu’il y ait en nous, quel que soit notre domaine, une réserve de connaissance, une sorte d’étagère rempli de bouquins ou de notes dans laquelle se trouve notre savoir et notre savoir faire. Une bibliothèque dont l’ampleur faciliterait grandement l’inspiration. Ainsi, cette expérience que nous partageons tous : penser, créer à partir de nos ressources personnelles, semble contredire la précédente théorie, mais peut-être aussi ne fait-elle que la compléter en replaçant dans leur contexte  les eurêka ou les jaillissements dont nous avons tant besoin pour élucider et organiser nos idées. 

  Le fait est qu’il convient de se mettre en l’état pour accueillir l’inspiration. Si notre mental est surchargé,  si nous avons des préventions contre ce qui vient, si nous ne cessons d’évaluer ce qui arrive à l’aune de nos jugements, nous risquons de freiner considérablement ou même de censurer la muse. Il s’agirait plutôt d’accueillir les images, être réceptif, s’abandonner aux mots. Cet exercice n’est pas si facile, car cet abandon en art comme dans la vie peut entraîner de grandes peurs, un sentiment d’insécurité et nous engager dans de fortes luttes. La confiance ne se décrète pas, elle s’acquiert la plupart du temps au fil de l’expérience, mais surtout à la mesure de nos audaces. L’état, ce qu’on appelle l’état, c’est-à-dire cette disposition intérieure à recevoir, s’obtient, lui, par cette concentration silencieuse que l’on peut trouver dans la paix d’une chambre, d’un jardin, mais aussi dans le brouhaha d’un café ou d’un atelier. Il s’agit juste de passer la porte qui permet de rentrer chez soi, de se cloîtrer le temps d’une séance et de trouver la ligne où il y a le moins d’interférences possible entre l’esprit qui conçoit et les mains qui font.

  Comme on le sait, on peut créer avec ses tripes et libérer en actes impétueux notre rage, nos angoisses, nos frustrations, nos détresses, notre mal de vivre. Nous comprenons parfaitement les vertus thérapeutiques d’une telle démarche, mais savons également qu’exposer ainsi nos affres ou nos pulsions est une manière de vider notre poubelle sur la place publique. Monde singulier, autocentré, il faut bien le dire, que certains partagent en s’identifiant, et dont les autres sont totalement exclus. Remarquons au passage que ces travaux peuvent être très bien reçus par la critique et rencontrer un franc succès. Il est vrai que la jauge contemporaine pour estimer une œuvre – capacité subversive, capacité transgressive –  à très peu à voir avec la pureté de l’eau.

  D’autres artistes se veulent témoins de la beauté rencontrée. La faune, la flore révèlent une admiration, autrui est observé avec intérêt, la planète en ses multiples manifestations devient le support de l’inspiration. Plaisir des sens, esthétisme. Expression aussi d’un monde intermédiaire où l’on se situe entre le je et le nous. On parle de soi et non encore du Soi. Un soi certes humanisé et même humaniste, touchant, émouvant, parfois bouleversant, mais piégé dans un devenir  et puissamment arrimé aux apparences.  

D’autres enfin, expriment une beauté sous-jacente, ou s’y emploient ;  ils ne se racontent pas,  mais  nous racontent. Si celui-là peint  un visage, ce n’est pas celui d’un homme, mais d’un type d’homme. Un iconographe ne représente pas Jésus de Nazareth mais le Christ. Quelle différence ! D’un côté, le personnage historique (ou mythique si l’on ne croit pas en son existence), de l’autre, un état. Certes,  la ressemblance là encore est recherchée, mais aux principes. L’art imite la nature des choses, non leur apparence, nous dit Coomaraswamy. Celui qui ne voit pas mieux et plus distinctement que ne lui permet sa vue ne voit pas créativement, affirme William Blake. C’est cet art là, précisément, que l’on appelle traditionnel, cet art qui puise à l’eau des origines, pure encore, inchangée avant sa traversée  de la personnalité dans le théâtre de la vie. 

  Difficile de parler d’art sans en même temps parler de la conscience, car c’est elle qui laisse passer cette eau d’en haut dans une clarté lumineuse. Nous voilà une fois encore en présence du mystère. Nous aimerions tant la situer, l’appréhender, en trouver au moins une trace, un peu comme ces scientifiques qui dans leurs accélérateurs de particules recherchent l’empreinte d’une matière énigmatique. Mais en vain. Il est vrai que nous ne sommes pas ici dans la matière. Que dire alors ? Est-ce une fenêtre ouverte sur l’universalité ? Un accès à l’intemporel ? Un passage dans la quatrième dimension pour se rendre au cœur de l’être ? Ces formules ne sont pas très éclairantes, ont-elles même un sens ? … Mais oui, que dire sur cette matière ou antimatière si ce n’est qu’elle est, dans le grand œuvre de l’artiste, la substance créative par excellence ?

  Nous savons pour le moins que la conscience est aussi présence. Présence dans l’instant,  vigilance dans l’espace. Il s’agirait de voir, d’observer ce que produisent nos pensées puis de les situer dans un autre récit.

  Changer de récit, c’est passer de « je suis nul » à «  j’ai une névrose », puis de « j’ai une névrose » à « je cherche mon Graal (et tout fait sens) ». Passer des faits à la psyché, de la psyché aux archétypes ; nous juger et juger les autres, cheminer dans notre histoire pour en résoudre les équations. Ou bien nous engager sur la voie des mythes et des contes en  s’abandonnant au mystère. C’est toujours ainsi  que procède le héros archétypal, il s’en remet aux dieux ou à l’ange pour devenir plus fort, il fait son grand saut dans le vide, assuré au fond qu’un aigle préviendra sa chute.

  Ce travail sur la conscience se fait par l’art. Ou plutôt exactement par un art de faire. On pense yoga, arts martiaux, tai chi, ikebana, calligraphie, tir à l’arc, cérémonie du thé ou encore Zen, Taoïsme, méditation. En orient, les propositions et les voies sont nombreuses. On pense aussi prière, chant, retraite. L’occident n’est pas en reste, même si pour certains, l’offre, souvent associé à une pratique religieuse, paraît obsolète ou réservée à quelques anachorètes des temps modernes.  Mais en fait, l’ensemble de nos activités procèdent d’un art de faire. Et notamment les métiers quand on peut y investir un idéal de perfection et entreprendre une quête de  beauté. 

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La forme de l’homme (intro)

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  Il y a quelques années, je lisais un livre : La philosophie chrétienne et orientale de l’art. Il me passionnait, mais je le lisais trop vite. Il me passionnait parce que j’y trouvais quantité de réponses à mes interrogations, ou plus exacte-ment parce qu’il amplifiait une rumeur nichée en moi.

  Nous avons tous vécu pareille expérience : l’impression, accompagnée souvent de gratitude ou de félicité, de reconnaitre en des écrits, une œuvre, en une parole, ce que l’on pressent en nous. Nous sommes révélés par la grâce d’un autre. Eh bien, c’est  précisément ce qui m’est arrivé en lisant ce livre d’A. K. Coomaraswamy.

  C’est un texte assez court : 150 pages. En réalité, ce n’est pas même un essai ou une thèse destinée à la publication, mais la transcription de conférences.

  Ce livre, je l’ai relu depuis, ou plutôt j’y ai pioché au hasard dans l’espoir, toujours, de recevoir ses confidences. Mais trop vite encore. J’ai survolé son discours un peu comme on traverse certaines régions en TGV ou par l’autoroute : émerveillés et regrettant en même temps de puiser à des impressions trop fugaces. Il aurait fallu s’immerger, donner du temps à ces paysages, à ces gens qui le peuplent, aux parfums, aux pierres, au vent, il aurait fallu de la lenteur ou même s’arrêter pour mieux entendre ses secrets…

  Eh bien, c’est ce que j’ai fait. Je suis retourné dans ce paysage livresque et m’y suis établi pour laisser libre court à cette conversation entre lui et moi dans l’indifférence des heures ou d’une date butoir ;  j’ai décidé de prendre le temps, tout le temps dont j’avais besoin pour essayer d’assimiler cette réflexion sur l’art traditionnel, comprendre cette pensée qui à mon sens va bien au-delà de son sujet ou de son titre, car s’il est question de philosophie chrétienne et orientale, il est aussi et surtout  question d’Un art de vivre en accord avec les principes de la création.

  Ceci dit, je ne me suis pas attelé à un travail de doctorant, entouré de livres, comme on peut l’imaginer, ou de multiples références. J’en serais bien incapable. Qui plus est, voyager de cette façon n’est pas vraiment dans mes manières. Je préfère aller en bohème qui va tranquillement son chemin et s’arrête dans le décor quand celui-ci l’inspire pour rimailler, chanter à sa façon quelques louanges à la beauté des lieux ou extraire de ceux-là une quintessence intime. C’est exactement ce que j’ai fait, je suis entré dans ce texte bien sagement par ses premiers mots et me suis arrêté à chaque fois que celui-ci levait un voile, libérait une idée, pour consigner dans un cahier les mots entendus.  Et l’on peut dire que le voyage à travers ces 150 pages a été long car je me suis arrêté souvent. Parfois, sitôt après avoir repris mon chemin, comme on peut s’arrêter sitôt reparti pour admirer une nouvelle fleur. Mais quelle importance ? L’important précisément était de m’arrêter à chaque jaillissement. Discipline plutôt austère, mais  soutenue par  la crainte de laisser passer quelque chose, non dans le livre – qui en effet avait beaucoup plus à donner que je n’ai pris –  mais en moi, par négligence ou par paresse. La crainte de laisser dans mes friches cette fleur que j’aurais pu ramasser. En ce sens, et malgré cette manière assez peu orthodoxe, je pense  avoir œuvré sérieusement.

  Il me reste maintenant à restituer tout cela, rassembler ce nombre considérable de petits bouts  jetés en vrac dans mon cahier et aussi dans mon esprit, pour tenter de former un tout cohérent, rassembler ces fleurs éparses en un bouquet assez bien composé.

  Ce ne sera pas facile pour un individu de mon espèce qui ne sait ni ranger ni s’orienter. Ou plutôt ce ne serait pas facile s’il n’avait pris l’habitude de s’en remettre à ce qui vient ; s’il n’avait, autrement dit, l’esprit radicalement aventureux en matière d’écriture, et la témérité (par défaut sans doute) de se lancer dans cet art floral sans savoir où il va, comme s’il confiait à un autre mystérieux, le soin d’organiser la chose à sa place. Il va donc suivre le guide – avec toujours, il est vrai, cette petite appréhension de se perdre en route –, et du coup mettre un terme à ce préambule, en s’excusant d’avoir déjà trop parlé de lui, mais avec le sentiment que ce début, la manière qui y est développée, est une bonne introduction au sujet qui suit.

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Libre-échange

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  Qui se penche sur la notion d’échange comprend, sans être expert, que nos économistes ont pour mission d’aménager dans un cadre social, des réformes qui soient pour nos activités, sources de dynamisme et de prospérité : quête quelque peu incertaine, et même improbable, qui met face à face des exigences et des intérêts divergents, car il s’agit pour ces économistes de penser à la fois performances et qualité de vie, rationalisation des tâches et conditions de travail, coût de production et confort salarial…
  Il est vrai aussi que leur rôle ne consiste pas à résoudre le problème, comme on pourrait résoudre de manière définitive et parfaite une équation mathématique mais bien plutôt, à trouver quelques compromis qui agréent en même temps au travailleur et à « l’activité économique ».
  Dénouer véritablement pareil problème reviendrait à décrire un âge d’or où chacun trouverait une place harmonieuse au sein d’activités elles-mêmes harmonieuses. L’idée relève de l’utopie. On peut tout de même regretter que personne, de toute évidence, aucune instance, bureau, université ou discipline ne s’intéresse sérieusement à la question pourtant enthousiasmante de la résolution.
  Si un naïf venait à s’interroger sur les raisons d’une telle désaffection, il lui serait répondu, un peu comme on ferait à cet enfant qui trouve des solutions simples à des problèmes estimés complexes, que nous ne vivons pas au pays des merveilles.
  Nous pourrions dire – en empruntant une terminologie mathématique – que là où le savant, fidèle à une docte lignée, nourri par une solide formation ou une longue réflexion, s’appuie sur quelques bases inamovibles, se réfère à quelques constantes jugées immuables, quelques idées arrêtées sur la compétitivité, la guerre économique ou la nature humaine, notre enfant, depuis son monde encore en formation, introduit des variables.
La question que nous posons donc très sérieusement porte sur la valeur de ces constantes. Ont-elles un caractère véritablement définitif – nous pourrions dire inéluctable – ou s’inscrivent-elles en nous tel un pli de l’esprit dont on arrive plus à se défaire ? Sont-elles à jamais gravées dans les tables du commerce ou peuvent–elles passer, dans une relation au monde différente, à la « relativité » ?


2

  Disserter sur l’économie en néophyte présente, comme nous allons le voir, certains avantages pour qui s’intéresse à la genèse des êtres et des choses, car dans le cadre de cette création que l’on pourrait appeler philosophique, il convient de restituer, dès le commencement de la pratique, aux principes et aux vertus leur clarté originelle, les rendre à leur premier état afin de les « remodeler » en des équilibres premiers. Or il se pourrait qu’un économiste ou un politique, tout encombré de sa science, ne soit pas idéalement placé pour penser l’économie en des termes simples ou originels.

  Il se pourrait que nous-mêmes, qui pourtant ne sommes pas experts, rencontrions des difficultés à penser ou imaginer nos échanges en dehors des règles habituelles tant nous sommes formés dès la plus tendre enfance à nos us et coutumes.
  Ainsi, si un candide demande pourquoi le prix d’une maison varie en fonction de l’offre et de la demande, nous risquons fort de le considérer avec condescendance tant la réponse nous paraît désarmante de simplicité ; mais pour quelqu’un de « neuf », comme s’il nous arrivait tout droit de la Lune, cette question peut avoir un sens (que nous avons en quelque sorte enfoui) dans la mesure où la maison, quelle que soit la demande, reste un bien inchangé.
  La spéculation est pour nous maintenant intégrée à nos habitudes, et bien qu’elle serve généralement les plus nantis, bien qu’elle jette chaque jour dans la misère quantité de gens, nous en faisons probablement tous usage.
  L’exercice, nous insistons, n’est pas aussi simple qu’il y paraît tant nous sommes pris depuis notre tendre enfance dans un réseau d’informations et d’habitudes qui conditionnent notre comportement ; il ne nous vient généralement pas à l’esprit de demander pourquoi, pour saluer une personne, nous lui secouons énergiquement la main. C’est ainsi, et il nous semble qu’il en a toujours été ainsi, comme si déjà à la préhistoire on se saluait de la sorte. Ceci pourtant n’est qu’une convention parmi des milliers d’autres.
  Lorsque nous parlons de rendre aux principes et aux vertus qui déterminent nos habitudes, et plus précisément nos échanges, leur clarté originelle, il s’agit bien de cela, il s’agit de s’extraire de notre cadre habituel pour revenir à des conceptions qui, pour nous, ont un caractère nouveau et inattendu.
  De l’économie, nous possédons quelques rudiments. Nous comprenons comme chacun que les biens sont très mal répartis. Si nous disons que 90 % de la richesse se trouvent en possession de 10 % de la population, nous sommes certainement en deçà de la vérité. Cette simple constatation, si elle ne résout pas à elle seule la question de la pauvreté, prétend tout de même reléguer au second plan nombre de raisonnements plus complexes.
  Nous comprenons aussi que certaines notions telles que la consommation, le pouvoir d’achat, le chômage… sont corrélées et toutes semblent être sous la tutelle d’une autre notion : la croissance. Cette croissance dont manifestement on ne peut se passer. Son contraire c’est la récession, et il n’existe sans doute pas de mot plus déprimant pour un financier ou un politique que celui-là, car il signifie moins de production, moins d’emplois, moins de pouvoir d’achat, moins de consommation, moins de fiscalité… Bref, un cauchemar pour un économiste qui, en fait, n’envisage d’autres possibilités que de se mettre sous l’autorité souveraine de cette croissance.
  Nous serions en droit de nous demander si l’on peut croître ainsi jusqu’à la fin des temps – et cette question ne nous paraît pas absolument stupide. Si nous étions philosophes, religieux ou mystiques, nous serions nécessairement amenés à rechercher les rapports qui unissent cette insatiable croissance à notre bonheur, notre salut ou nos résolutions de fond. Mais il faut croire qu’on ne demande rien d’autre à un économiste que d’être économiste. Pour lui, le bonheur ou la liberté sont des notions qu’ils situent hors de son champ d’investigation.
  Nous l’avons compris, sa vision souffre d’être incomplète. Il fait son travail, peut-être le fait-il bien, mais visiblement sans s’interroger sur les répercussions de ses théories dans les autres domaines de l’existence. Sans notamment remettre en question le principe de la guerre économique qui, bien qu’elle se fasse sans lâcher de bombes, cause, comme chacun sait, des ravages et des victimes chaque jour dans le monde.
  Celui-là ne témoigne-t-il pas typiquement d’une réflexion en quelque sorte piégée dans un système, et qui, en définitive, ne conçoit pas d’autres solutions pour en réchapper que d’y participer activement ?
  Si nous l’interrogions à la manière pure et insistante d’un enfant sur le bien fondé de la guerre économique – ce qui au fond est une question élémentaire – ne serait-il pas finalement acculé, après avoir épuisé ses arguments, à cet aveu d’impuissance : on ne peut faire autrement.


3

  Notre monde a été pensé ! Il a pris l’apparence que nous lui connaissons aujourd’hui, avec ses cadences, son environnement, ses nuisances, sa manière de produire, d’échanger, de communiquer, de faire usage du temps, parce qu’il a d’abord été conçu, élaboré en esprit. Notre relation au travail, notre manière de gérer nos efforts, notre rapport à la famille, nos conceptions sur le bonheur sont les fruits d’une longue évolution de nos idées. Certes, le mouvement est à peine perceptible, il est un peu comme la petite aiguille sur le cadran de l’horloge qui fait son tour malgré son apparente immobilité. Mais déjà, on peut supposer que depuis le Moyen Age – séparé de nous par quelques siècles seulement – nous avons assez radicalement « changé d’heure ».
  Peut-être serions-nous étonnés si nous pouvions visiter l’esprit d’un homme du XIIe en conformité avec son siècle. La plupart d’entre nous ne sont pas attirés par le « déplacement » tant l’époque rebute par sa rusticité (puisque c’est ainsi qu’on nous décrit le Moyen Age). Mais il serait intéressant de se demander si lui-même apprécierait le voyage dans notre société, fruit pourtant de plusieurs siècles d’efforts produits par nos penseurs, scientifiques, ingénieurs pour améliorer nos conditions de vie… Malgré toutes ses commodités, notre monde lui semblerait sans doute assez déconcertant et peut-être même peu attractif ; il n’est pas sûr non plus que sa nature « ancienne » apprécie la nôtre. Peut-être trouverait-il que « nous manquons de sang », lui, qui, on peut l’imaginer, puisait encore sans détour aux forces vives de l’existence et trouvait en son enracinement simple de grandes et belles révélations.

  Aujourd’hui, une pensée conditionne nos échanges, c’est elle qui, dans une mesure considérable, les oriente, les fait évoluer, provoque les mutations au sein de nos sociétés. C’est une idée bien vieille déjà, mais dont la vitalité n’est pas entamée et que notre technologie a rendu plus redoutable encore ; une idée que l’on pourrait formuler de la sorte : comment augmenter les profits, comment prendre encore davantage de parts de marché ? Sur cette question, chaque jour, à chaque instant, combien de cerveaux, de millions de cerveaux se penchent, pour en définitive trouver les mêmes solutions : diminuer les coûts de production, débusquer une main d’œuvre moins chère (quitte à fausser totalement les lois équitables de l’échange), rationaliser le travail… ? C’est une pensée inlassable, très efficace, très active qui, malgré les extrémités où elle a mené le monde, trouve encore des solutions pour améliorer ses performances. Mais à chaque fois, les mêmes conséquences : cet appauvrissement du métier, de la matière ou du travailleur ; une forme de maltraitance générale à laquelle n’échappe ni la nature, ni les animaux, ni le « consommateur ».
  Bien qu’elle soit déterminante pour notre avenir, on se penche bien peu aujourd’hui sur la nature de cette pensée, on ne cherche plus guère la source à laquelle elle puise, à l’exception peut-être de quelques philosophes qui manifestement sont peu écoutés. Son ancienneté lui confère maintenant une certaine normalité, elle s’inscrit dans un ordre des choses et est, en quelque sorte, validée par son caractère inévitable.
  On accorde en revanche beaucoup de temps, de réflexion et d’énergie au débat politique, alors que nos hommes d’Etat exercent sur le monde une influence bien plus modeste puisqu’ils ne font que tempérer, réguler, fixer les règles, au sein d’une machinerie économique qui, elle, ne cesse d’imposer ses transformations. Nos institutions définissent le cadre dans lequel nous pouvons jouer à la guerre économique. Ce n’est pas si mal, mais en aucune façon elles n’entravent cette marche du monde. Bien au contraire, nous savons que l’Etat est partie prenante ; promoteur de la guerre économique, il entretient la logique de profit, pense croissance et stimule la productivité par tous les moyens que l’on connaît, car il lui semble sans doute, par une habitude de penser qui nous est devenue commune et foncière, que notre économie est telle cette mère nourricière dont la bonne santé paraît indispensable et à laquelle nous devons en quelque sorte sacrifier. Inversion stupéfiante qui met le travailleur au service de la machine économique. Et le voilà utilisé, consommé, brutalisé si souvent en son cœur par un labeur qui n’est plus un métier « d’Homme » pour que celle-ci vive et croisse avec toujours plus de dynamisme.
  Il est bien évident que sans notre collaboration, ces réseaux marchands que nous jugeons généralement durement, injustes, cyniques, ne pourraient se pérenniser. Mais, à cette « logique » économique, nous sommes, il faut bien le dire, membres actifs.
  C’est ainsi que nous allons à l’affût des affaires et remplissons cabas ou caddies sans nous soucier vraiment des répercussions de nos achats sur le respect des équilibres ou la condition ouvrière… Ces questions aux réponses pourtant assez simples – il suffirait pour ainsi dire d’ouvrir les yeux – sont généralement éludées.
  Par souci d’économie ou de profit, nous acceptons à peu près tout : manger des tomates qui n’ont jamais vu le soleil, porter des vêtements qui sont le fruit d’une exploitation abusive, nous consommons toutes sortes de produits transformés, aromatisés, édulcorés, nous achetons « délocalisé » et continuons à ignorer le traitement infligé à nos animaux. Partout sur terre et dans les mers, sous le fait de cette logique implacable, des espèces disparaissent ou souffrent, et nous continuons…


4

  Aujourd’hui, il est vrai, une clameur s’élève. Il est vrai aussi que l’époque est particulière : des menaces écologiques se précisent, notre société évolue vers des systèmes toujours plus implacables, enclavés, vers un univers modifié, déraciné, pollué, et le monde du travail perd de son humanité.
  Une résistance s’organise : on se rassemble, là contre Monsanto, là pour un commerce équitable, là pour la défense des droits sociaux…
  Ce n’est pas la première fois que l’on s’élève de la sorte contre l’injustice, l’iniquité ou le cynisme. Certes, les enjeux aujourd’hui sont différents, mais il semble que la méthode soit toujours la même.
  Ainsi nos militants « pour la Terre », par leur enthousiasme et leur sincérité, ne font-ils pas penser à ces ouvriers qui, à la fin du XIXe siècle, croyaient en l’idéal socialiste ? Ne font-ils pas penser également à nos révolutionnaires qui cent ans plus tôt luttaient pour l’égalité et le droit des hommes ? Que de combats perdus en définitive pour avoir bataillé de la sorte !
  Oui, aujourd’hui le discours social, humanitaire ou écologique ne s’y prend pas autrement et n’obtiendra sans doute pas de meilleurs résultats. Il informe, indigne parfois, induit même des comportements nouveaux, mais vite ceux-là butent contre notre petit monde fait de désirs et de peurs qui est telle une forteresse terriblement bien gardée. Le discours s’il est raisonnable n’est pas suffisamment vivifiant, il touche mais n’atteint pas, et, ce faisant, n’a d’autres possibilités que de créer des tensions : tensions entre lobbies et écolos, tensions entre syndicats et patronats, tensions entre idéalistes et affairistes, tensions en nous-même dans la mesure où coexistent en chacun les notions de profit et d’équité… Et la guerre continue.


  Tous ceux qui ont essayé d’œuvrer sur eux-mêmes, de soulager ou de guérir leurs « maux de l’âme » ont bien vite compris qu’il était vain de lutter contre leurs angoisses, leurs peurs ou toutes autres formes sensibles de leur mal-être. Cette lutte généralement ne conduisait qu’à un surcroît de tension et à un renforcement des oppositions. Pour parvenir à une guérison, ils ont dû « entrer en eux-mêmes » et recourir à une certaine psychologie ou encore, accéder à une compréhension approfondie des symboles qui jalonnent leur histoire.
  Dans le domaine social ou éducatif, nous savons que fermer les frontières pour résoudre des problèmes d’immigration, augmenter la répression  pour régler le problème de la délinquance ou éduquer ses enfants « à la manière forte » sont autant de méthodes qui créent, dans le meilleur des cas, des délais en même temps qu’une forme coercitive qui peut devenir dangereuse dans la mesure où ces tensions ne demandent qu’à se libérer. Les couples savent également que leurs confrontations risquent fort de se perpétuer en combat sans fin s’ils n’accèdent pas à une forme de compréhension mutuelle.
  Toutes oppositions ne peuvent se résoudre que si l’on opère en amont des faits. C’est une règle d’or que l’on ne peut se permettre d’oublier.
  En économie comme en tout autre domaine, choisir la manière frontale, agir à même les événements pour s’opposer aux formes actuelles du commerce peut porter préjudice à d’autres méthodes qui veillent à ne pas rejeter ce qui doit être transformé et procèdent par un « apport de lumière ».
  Agir, selon la règle ontologique, c’est en premier lieu réinstaurer dans l’esprit et le cœur des hommes l’idée d’un réseau d’échanges foncièrement équitables, au sein d’une société « en harmonie ». Cette idée doit vivre – nous pourrions dire renaître – tant il devient rare aujourd’hui de trouver quelqu’un qui croit encore en elle.
  Ce fond de fatalisme que l’on trouve chez la plupart d’entre nous, est, au regard des lois de la création, suicidaire. Nous pourrions même dire qui si quelques forces adverses avaient voulu nous saborder, elles ne s’y seraient pas prises autrement, ni obtenu de meilleurs résultats. Aujourd’hui, l’idée d’un échange fraternel et plus largement l’idée d’une Utopie composée d’hommes pacifiés est gisante. Quel espoir restera-t-il quand elle sera tout à fait inerte ? Quel espoir quand il ne restera plus personne pour croire en elle ?
  Bien sûr, l’histoire atteste de notre barbarie ! Bien sûr les périodes où il y eut entente fraternelle entre les hommes sont rares et éphémères ; pourtant, si l’on en croit les textes sacrés tant en Orient qu’en Occident – et assurément il serait présomptueux de les ignorer – l’homme est promis à un avenir prestigieux.
  Est-ce si étonnant, au fond ? Pourquoi la vie en ses inlassables répétitions, en sa patience sans faille, ne finirait-elle pas, à l’instar de l’eau qui creuse la roche, par trouver son chemin en nous ?
  Cette idée nouvelle, il convient ensuite, pour ceux qui veulent bien en devenir les hôtes, de la déposer en terre, qu’elle s’y enracine telle cette graine semée par le vent, afin qu’elle trouve en ces fondements quelques accords parfaits qui lui permettront de croître en vertu et en puissance.
  Nous n’ignorons pas que « cet ouvrage » est difficile tant nous devons faire corps et, si l’on peut dire, embellir avec lui.
  Difficile aussi parce que le monde actuel avec ses cadences est devenu hostile à ce projet – c’est là un bien grand forfait. Qu’il soit peintre, moine ou paysan, le « bâtisseur d’Utopie », qui doit entretenir avec le temps une relation patiente, souffre d’une concurrence déloyale. Aussi lui faut-il un certain courage pour œuvrer au sein d’une communauté très souvent engagée dans un système, n’ayant pour le soutenir que son amour inconditionnel pour les harmonies et le sentiment aussi de poser là quelques pierres d’avenir.


 5

  En résumé – au risque de lasser le lecteur par nos répétitions, mais en faisant le vœu de mieux nous faire comprendre – nous disons que notre société, par ses modes de production et d’échanges, par sa manière de nous épuiser au travail, de nous distraire ou d’organiser nos fuites, par son pragmatisme qui s’oppose aux véritables démarches créatives, est devenue dangereuse.
  Nous regrettons particulièrement qu’il n’existe plus guère de possibilité d’œuvrer en perfection dans le cadre d’une profession. Les véritables métiers ont disparu et ne peuvent plus servir de support à nos réalisations, aux développements de nos forces et de nos capacités. Quel chagrin ! Avons-nous bien sondé le préjudice fait ainsi à l’homme, à la société et à l’avenir ? Mais nous sommes en droit de nous demander si notre système a encore l’intention de faire de nous des Hommes. Nous pensons que non et croyons que si nous laissons faire, nous risquons fort d’être réduit de plus en plus à l’état de pantin, utilisé, diverti et jeté.
  Pour faire face à ces dérives, des militants pour une autre planète se mobilisent. Mais leurs moyens d’action sont à peu près vieux comme le monde, et devraient aboutir aux mêmes échecs. Changer les mots ne signifie pas faire neuf : aujourd’hui, nous parlons de solidarité et de commerce équitable, nos grands-parents évoquaient plus volontiers la camaraderie et il y a 200 ans, ils pensaient égalité fraternité.
  En réalité, ce sont ces notions qui doivent nous choisir, s’emparer de nous et non l’inverse. Or il se trouve que, encore et encore, on les proclame, on s’en empare, nous les prenons aux filets de notre raison et croyons les posséder. Triste illusion incessamment reprise qui peut être pleine de conséquences néfastes.
  Ce n’est pas en luttant contre les injustices, le cynisme économique ou en taxant les pollueurs que l’on parviendra aux équilibres souhaités ; nous croyons qu’une pensée idéaliste peut être terrible si elle part d’un refus dans le cœur ; seule une tendresse sans faille peut changer les choses ; et seul un souffle, ce souffle qui semble avoir déserté nos existences, peut entraîner des changements de fond.
  Par ailleurs, il semble que nos conceptions sur la nature humaine soient scellées et que nous ayons grand peine aujourd’hui à envisager des échanges dans le cadre d’une Utopie. Est-ce pour cette raison que nos vues sur l’avenir souffrent d’une sorte d’anémie ? Nous sommes un peu comme ces militants qui veulent améliorer leurs conditions au sein de l’usine alors que l’usine elle-même pose problème dans la mesure où elle n’offre plus à l’ouvrier, en contrepartie de ses efforts, les ressources d’un vrai métier et s’inscrit nécessairement dans le cadre de cette logique guerrière incompatible avec toutes idées de solidarité.
  Il est vrai que le pragmatisme des sciences, les idées modernes ont eu raison des anciennes philosophies et nous ont jetés dans l’ignorance des ressources de l’imagination, nous laissant désarmés face aux problèmes que nous rencontrons.
  Pourtant, si l’on veut bien croire que tout ce qui est pensé et désiré peut être incarné, l’Utopie devient réalisable.
 A cette fin, nous ne voyons d’autres solutions que de rentrer en création, incarner en nous jusqu’au cœur de nos cellules, des idées qui ne nous limitent plus. Si nous voulons changer la société, il convient d’abord de nous changer nous-même. C’est ainsi que l’on apporte à un ensemble un élément nouveau.
  Diffuser une idée tels des tracts qui circulent de poche en poche ou s’emparer des esprits et des cœurs à la va-vite n’entraîne aucune solution durable. Créer en l’autre, par la force singulière d’un sourire ou d’un regard, par le rayonnement d’une œuvre, le désir de se mettre en route, telle nous paraît être la voie


                                                                Demain il fait bleu (extrait), novembre 2008